6.4.12

Dominique Bona : «Des bourgeois obsédés par l'art»

«Je m'intéresse beaucoup à la vie des femmes. Quand Renoir peint les deux soeurs de 18 et 20 ans, c'est le tableau du bonheur», raconte Dominique Bona. Crédits photo : PMG/SIPA/SIPA
INTERVIEW. Biographe de Berthe Morisot, l'écrivain raconte dans Deux Soeurs, la vie d'Yvonne et Christine Lerolle, muses de l'impressionnisme.


C'est un printemps très impressionniste à Paris: «Degas et le nu» au Musée d'Orsay, Debussy à l'Orangerie, Berthe Morisot à Marmottan, Maurice Denis à Giverny. Dominique Bona, au fil de ses biographies de Berthe Morisotà Deux Sœurs, qui vient de paraître, conte les histoires de famille qui ont lié les artistes de la fin du XIXe siècle.

LE FIGARO. - Comment avez-vous découvert les sœurs Lerolle, Yvonne et Christine ?

Dominique BONA. - À travers Berthe Morisot, dont j'ai publié une biographie en 2000. Ces deux sœurs, que Renoir représente au piano dans une toile incontournable de l'impressionnisme, ont épousé deux des frères Rouart. Julie Manet, fille de Berthe Morisot et du frère d'Édouard Manet, en épouse un troisième. Les deux sœurs, pivot central de la biographie, rayonnent au centre d'une incroyable galaxie. Quand elle meurt prématurément de la grippe, Berthe Morisot confie sa fille de 17 ans à deux subrogés tuteurs: Stéphane Mallarmé et Auguste Renoir. Debussy joue la mort de Pelléas dans le salon des Lerolle avant de le créer à l'Opéra-Comique. Les Rouart et les Lerolle sont des familles clés pour l'histoire de l'art de la fin du XIXe début XXe. Ils sont très liés à Berthe Morisot et également à Degas qui considère tous ces enfants comme les siens propres. C'est lui qui a l'idée de marier les filles Lerolle aux frères Rouart. Les Lerolle sont également liés à Maurice Denis, Eugène Carrière, Odilon Redon, Debussy, Valéry, Bonnard, Vuillard, Gide, Louÿs, Francis Jammes, Debussy et Ernest Chausson, beau-frère du père Lerolle. J'ai eu envie d'aller à la rencontre de ce monde extraordinaire, de porter à la connaissance du grand public cette famille qui a joué un rôle capital auprès des impressionnistes et des post-impressionnistes. En même temps, j'y voyais le moyen d'abolir certains préjugés.

Lesquels?

D'abord, celui selon lequel la bourgeoisie est hermétique à l'art. Beaucoup d'impressionnistes en sont issus, Berthe Morisot est fille de préfet. Seul Renoir a des origines populaires. Les Lerolle comme les Rouart sont de grands bourgeois obsédés par l'art. Loin d'eux, lorsqu'ils achètent des œuvres, l'idée de toute spéculation. En second lieu, on a souvent dit que l'impressionnisme doit son succès aux Américains. C'est vrai qu'ils ont acheté en masse cette nouvelle peinture mais les premiers acteurs sont français: les Rouart et les Lerolle achètent avec une sûreté de goût formidable dès 1870-1880. Gauguin se réjouit de voir ses toiles chez l'un et l'autre parce qu'ils paient et qu'elles y seront exposées. Preuve de leur ouverture de cœur et d'esprit, ils aiment Gide et Louÿs en littérature, Christine connaît par cœur Baudelaire et Verlaine. Cela ne relève pas du vernis bourgeois. C'est un milieu qui éprouve une passion sincère pour la création. Henri Rouart et Henry Lerolle sont peintres tous les deux.

La vie des sœurs Lerolle vous a-t-elle émue?

Je m'intéresse beaucoup à la vie des femmes. Quand Renoir peint les deux sœurs de 18 et 20 ans, c'est le tableau du bonheur. Elles ont la sécurité, la fortune, la beauté. Autour d'elles des gens exceptionnels: Yvonne joue Rimski-Korsakov à quatre mains avec Gide et aussi avec Debussy. Degas les photographie à tour de bras, Maurice Denis les peint jusqu'au plafond du Théâtre des Champs-Élysées… On est en 1897. Berthe Morisot est morte depuis deux ans et l'Académie s'ouvre aux femmes. Renoir peint une fausse promesse, à l'aube de leur vie qui par leur mariage, basculera dans le drame. La société du XIXe - même la bourgeoisie éclairée - a des préjugés et des lois draconiennes sur les femmes : prisonnières d'un cocon doré, elles dépendent de leur père puis de leur mari. Yvonne aurait pu faire une carrière de chanteuse ou de pianiste, ou divorcer comme sa tante. Elle se suicidera. La bourgeoisie n'aime pas que ses filles aient des carrières artistiques. Berthe Morisot et surtout Camille Claudel l'ont mesuré.

Quelles sources avez-vous pu trouver?

Des documents familiaux. Jean-Marie Rouart, arrière-petit-fils de Henry Lerolle et d'Henri Rouart, a beaucoup de choses. Je me suis aussi appuyée sur le journal de Julie Manet, les publications de Louis Rouart, critique d'art dans des revues, la correspondance de Maurice Denis, celle aussi d'André Gide, capitale pour comprendre l'homosexualité d'Eugène Rouart, le mari d'Yvonne. Ce qui m'a le plus manqué, ce sont les lettres des sœurs entre elles. Elles ont été détruites. Le biographe aspire à retrouver le plus de documents. Ce secret des deux sœurs est forcément douloureux. Elles n'ont pas laissé à la postérité la confidence de leur chagrin. Je n'ai rien voulu inventer, ni dialogues, ni situations. Leur silence est en même temps l'un des sujets du livre.

Dans ces documents provenant de gens qui inventent une nouvelle forme d'art, quelle est la part du débat esthétique?

Ils sont habités par leur art, tendent vers la perfection, vivent la peinture jusque dans leurs rêves mais leurs échanges sont très concrets : ils parlent brosse, pinceau, modelé, quelle quantité d'eau diluer pour l'aquarelle, sans jamais rien d'abstrait. C'est presque un dialogue d'artisan qui n'a rien à voir avec les grandes théories sur l'art du XXe siècle.

Avec votre connaissance de biographe, quel regard jetez-vous
sur les différentes expositions sur Degas, Debussy, Berthe Morisot, Maurice Denis, tous si proches de vos héroïnes  ?

Les sœurs Lerolle n'ont sûrement jamais vu les nus de Degas même s'il y en avait chez leur père et que toute bigoterie y était prescrite dès qu'il s'agissait d'art. À l'exposition Debussy, on est comme dans mon livre: Lerolle lui avait ouvert les salons où donner des concerts et fixé le tarif: 1 000 francs par soir à l'époque où il achetait 300 francs un petit Degas. On voit le tableau des sœurs Lerolle par Renoir, celui d'Yvonne par Maurice Denis, les photos des sœurs par Degas. Quant à l'exposition de Berthe Morisot, c'est un exceptionnel rassemblement de toiles qu'on ne reverra pas. Tout ce qui gravite autour des sœurs Lerolle mériterait en soi une exposition. À défaut, je pense réaliser un beau livre.

Comment expliquer l'incroyable succès de cette période aujourd'hui?

C'est une peinture des travaux et des jours, proche de la nature, du frémissement, de la lumière. Elle nous touche par sa vie, ses sujets intimes, l'inachèvement des touches. En même temps, elle vient d'une époque fondatrice dont nous sommes issus: les lois sociales et l'assouplissement de la morale ont porté la société jusqu'en 1968. À la mort de Manet, tout le fonds de son atelier a à peine rapporté à sa veuve ce que valait alors un tout petit format de Bouguereau. Qui voudrait aujourd'hui de sa mythologie pleine de certitudes?

«Deux Sœurs», de Dominique Bona,Ed. Grasset, 20,90 € ; «Camille Claudel, la femme blessée», Ed. Huitième jour, 10 €. 

Par Ariane Bavelier

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