18.4.12

Jeremy Deller, agitateur

L’art de Jeremy Deller (à la Hayward Gallery à Londres jusqu’au 13 mai) est à l’étroit dans les galeries et les musées, il a besoin d’espace, de foules, de parades, il est davantage un art de mise en scène et de participation que d’exposition, un art d’engagement que de contemplation, un art de récolte que de création (on avait pu voir sa collection d’art populaire au Palais de Tokyo il y a quelques années).
Sa pièce la plus connue est la reconstitution ('re-enactment’ donne mieux l’idée d’action) de la bataille d’Orgreave entre mineurs en grève et policiers britanniques, recréée 17 ans plus tard pour redonner aux mineurs le droit à la parole et à l’honneur. Et la plupart des pièces présentées ici sont aussi des pièces sociales, qui parlent de la société et émettent une opinion, un point de vue où art et politique sont là encore indissociables.
Il est de ce fait un peu étrange que la première salle de l’exposition soit la reconstitution de la première exposition faite par Deller en 1993 (à 27 ans). C’est certes un paradoxe, mais il est démonté par le fait que cette première exposition fut un événement clandestin dans sa chambre en l’absence de ses parents : un bric-à-brac autour des filles, du football, du joyriding, de la bière et autres subversions mineures, le genre de banalités avec lesquelles tout étudiant aux beaux-arts flirte plus ou moins à vingt ans (mais Deller avait alors déjà passé deux ans à The Factory : l’influence n’est pas évidente ici).
Jeremy Deller, Valerie's Snack Bar, 2009
 C’est quand il sort enfin de sa chambre dans la maison familiale que Deller se révèle (comment traduire ‘late-bloomer’ ?), d’abord avec Orgreave (2001) puis avec ses collaborations avec des associations populaires de Manchester  , démontrées ici par diverses bannières (non point les maigrelettes banderoles stencilées du type Nation-Bastille, mais de superbes étendards de lourde étoffe brodée) qui entourent la reconstitution du snack-bar de Valérie (2009) pour une de ces parades. Une des bannières dit « Nos ancêtres étaient à Peterloo », grande bataille ouvrière du 16 août 1819.
Jeremy Deller, Joy in People

D’autres inscriptions sont plus poétiques : « J’aime la Mélancolie » (1995; en haut) se veut une affirmation anti-machiste, un retour au spleen romantique face à un mode hyperactif et agressif ; la personne lisant au pied de l’inscription est comme un révélateur de cette philosophie.
On peut trouver cela un peu niais (comme l’étendard « Joy in People »), un peu simpliste (« Life is to Blame for Everything » flotte au vent devant l’entrée du musée), et je préfère de beaucoup ses pièces plus politiques, Orgreave et aussi « It is what it is » (2009) 
Jeremy Deller, It is what it is, 2009, détail
 un projet autour de la guerre en Irak où Deller, afin d’initier des débats sur la guerre, traverse les Etats-Unis avec un réfugié irakien et un soldat américain en transportant la carcasse d’une voiture calcinée par une bombe le 5 mars 2007 sur un marché de Bagdad, comme un musée itinérant de la guerre, devant lequel nul ne peut rester indifférent et silencieux. Deller avait d’ailleurs proposé un projet de ce type pour The Fourth Plinth, mais n’avait pas été sélectionné, et le mentionne ici dans la section « My Failures ».
Sinon, le reste de la Hayward Gallery est consacré à l’humour potache de David Shrigley, auquel je suis assez insensible.
Photos de l'auteur
par: lunettesrouges.blog.lemonde.fr

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