13.4.12

joel-peter witkin masterclass

Une rétrospective à la BnF, une exposition à la galerie Baudoin Lebon, un catalogue et un ouvrage signé Delpire, Joel-Peter Witkin a mis en place un véritable jeu de piste dans Paris ce mois-ci. Une énigme à déchiffrer aux multiples réponses.
  
«Je ne peux pas résumer mon travail car il est un perpétuel miroir de mon rapport à la vie ». Ce photographe a pourtant tenté de le faire, au cours d’un masterclass dans l’auditorium de la BnF, une conférence passionnante et suffisamment confidentielle pour que nous ayons décidé de vous la retransmettre. Pendant deux heures, dans le noir, assis seul à une table sur scène, ses étranges et démesurées lunettes sur le nez, il a reconstitué une chronologie, certes intemporelle, de son oeuvre. Et peu à peu, de sa voix enjouée, il a ainsi lancé quelques pistes pour décrypter son travail.
« Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n'y a qu'une chose à faire : dépasser leurs attentes. » On cantonne souvent ce photographe américain à cette question du monstrueux, face à son oeuvre effectivement peuplée de nains, d’unijambistes et de natures mortes faites de membres humains. L’aspect technique de ses photographies, grattées, peintes, transformées dès le négatif, est également l’une de ses signatures : il déplace l‘instant décisif d’Henri Cartier-Bresson bien après la mise en scène. Des mises en scène qui, au delà de la mort, renvoient à la fois au religieux, à la mythologie et à l’historique et ceci pour une seule et même raison : parce que pour Joel-Peter Witkin, le cadavre n’est qu’une fin charnelle, corporelle, et que nous sommes des êtres infinis. Son travail serait ainsi une façon de «changer la matière en esprit». 
En quinze images-clés de son oeuvre et autant de variations de ce principe, voilà donc sa propre rétrospective, personnelle : 

THE KISS /// NEW MEXICO /// 1982
  «Un moment dans le temps qui ne s’arrêtera pas» : Joel-Peter Witkin fixe des instants de grâce, quelque chose entre le hasard et un long travail de recherche extrêmement précis. Cette image de crâne fait date car c’est la première fois que l’on permet à l’artiste d’avoir à sa disposition un cadavre humain. Il a emprunté cette tête coupée en deux à une école de médecine, «comme on emprunte un livre à la bibliothèque» et n’avait que 24 heures pour réaliser quelque chose qu’il n’a trouvé qu’au tout dernier moment, en faisant joindre les deux hémisphères de ce visage dans cette troublante embrassade. 
Il glisse à cette occasion qu’il est lui-même un jumeau, et que peut-être cet état de fait représente notre condition à tous. 

LAS MENINAS /// NEW MEXICO /// 1987

«Une invention de l’histoire de l’art à travers moi» : A ce moment de sa vie, Witkin sort de l’ombre pour commencer à être reconnu par le «milieu». On lui offre ainsi sa première rétrospective à Madrid et on lui commande une oeuvre spécialement pour cette occasion. Il prend donc comme citation première le tableau de Velasquez, à laquelle il ajoute le «radeau» de Delacroix, un peu de Miró, et du Picasso au passage. Puzzle disparate où il joue lui-même le peintre. L’homme, qui sort de son atelier transformé en toile provisoire, est pour lui une figure du Christ.

ANDROGYNY BREASTFEEDING A FOETUS /// SAN FRANCISCO /// 1981
Androgyny Breastfeeding a Foetus - JP WITKIN
«Le sens de la réciprocité» : A ce moment de la conférence, Witkin revient en arrière pour parler de ce qu’il a découvert à San Francisco. Il y rencontre la culture queer qu’il ne cessera de photographier non pas «pour la rendre belle mais pour lui rendre son expression». Une fois de plus, la pose est dictée par le sujet lui-même : la femme, devant le foetus, a demandé à le toucher et l’a naturellement porté à son sein. Cette photographie représente pour lui «l’impossibilité d’action» qui nous gouverne tous».

TESTICLE STRETCH WITH THE POSSIBILITY OF A CRUSHED FACE /// NEW MEXICO /// 1982
Testicle Stretch - JP WITKIN«Tout le monde ici à déjà étiré une couille, admettez-le, que ce soit la vôtre ou celle de quelqu’un d’autre». Il raconte qu’il faisait un temps splendide ce jour-là et que trois fois pendant le shooting, la pince qui tenait la couille a glissé de la peau, manquant donc de tuer le modèle. Sa femme l’a sauvé à chaque reprise, in extremis. Avec plus de sérieux, Witkin explique qu’il y a ici de signifié quelque chose de la condition de l’homme, de ce que nous sommes tous capable de nous faire subir à nous-mêmes. 

THE PRINCE IMPERIAL /// NEW MEXICO /// 1981
The Prince Imperial - JP WITKIN
C’est le même modèle qui incarne ici Napoléon III, accompagné de son fils assis sur un cheval. Joel-Peter Witkin s’inspire donc des grands maîtres de l’Art, des mythes mais aussi de l’Histoire. Néanmoins, la particularité de cette image tient davantage au fait qu’elle ait été prise en extérieur, chose rare dans cette oeuvre et qui laisse ainsi advenir un événement aléatoire : le chien, passé dans le champ au milieu du champ. 

THE CAPITULATION OF FRANCE /// NEW MEXICO /// 1982
The Capitulation of France - JP WITKIN
Toujours dans l’idée d’une réinterprétation de l’Histoire, il s’agit ici pour Witkin d’imaginer l’invasion de la France par les Etats-Unis, en prenant comme postulat que les Américains seraient capables de bien pire que les Nazis. Il insiste malgré tout sur le fait que d’après lui il n’y a pas de pays plus liés, qu’il n’y a qu’à voir la Statue de la Liberté.
La femme représentant la France est l’une des modèles fétiches du photographe, au chômage depuis des années en raison de son obésité. L’enfant masqué, c’est son fils... 

DAPHNE & APOLLO //// LOS ANGELES /// 1990
Daphne and Apollo - JP WITKIN
«Chaque expérience passe par mon système de croyance», y compris les mythes donc. Daphnée est une nymphe qui, pourchassée par Apollon, se transforma en laurier-rose pour lui échapper. La vision de Witkin, en décalage ? L’expression de la femme naine, en tout cas, est réelle : elle se faisait labourer le dos par les sabots du bouc, expérience passablement douloureuse, il faut bien l’imaginer. 

HARVEST /// PHILADELPHIA /// 1984
Harvest - JP WITKIN
«Une exploration personnelle de l’Histoire de l’esthétique» : il ne faut pas seulement voir une référence à Arcimboldo dans cette image mais sa «mystique» générale. La tête provient d’un musée de Philadelphie, c’est une ancienne tête ///Navajo// et la conservatrice, de peur qu’il ne l’abîme, l’a obligé à la prendre en photo sous ses yeux, sur son bureau. 

THE GRACES /// NEW MEXICO /// 1988
the Graces - JP WITKIN
«Les grâces et pas les Trois Grâces» : les titres de Witkin ont cette précision de ne justement pas citer exactement leur origine, de la même façon que les tableaux dont ils s’inspirent ne sont pas exactement des références. Peut-être qu’en un sens qu’il n’y a en effet plus que deux «grâces» sur la photographie. Il s’agit de trois transsexuelles hawaïennes, trois soeurs qui ont commencé à prendre des hormones à l’âge de 10 ans. Mais le visage de celle de gauche a été gratté car Witkin la trouvait ... «incroyablement peu attirante».

ANNA AKHMATOVA /// PARIS /// 1998
Anna Akhmatova - JP WITKIN
«Je n’avais pas anticipé l’élégance de ce bras» : cet hommage à la poétesse russe, qui lors de son voyage de noce aurait eu une aventure avec Modigliani, a été réalisé à Paris, dans une période plus récente. Un hommage en «nature morte», avec ce bras qu’il a demandé spécifiquement ainsi. L’horloge supporte la main mais représente bien entendu également, le temps, et la mortalité.

THE PARIS TRIAD - VENUS IN CHAINS /// PARIS /// 2011
The Paris Triad Venus in chains - JP WITKIN
«En vieillissant, je ne veux pas que mon travail soit basé sur le passé mais sur la condition du présent». Witkin dévoile ici ses dernière oeuvres, qui font entrer définitivement l’écriture au sein même de l’image (même s’il le fait ponctuellement depuis les années 80), à la manière des ex-voto d’Amérique du Sud. Cette vision de la beauté est incarnée par une jeune mannequin lingerie, qui portait ces mêmes chaussures le jour de leur rencontre. Il dit avoir été fasciné par son «derrière» (en français dans le texte). 

THE PARIS TRIAD - THE READER /// PARIS /// 2011
The Paris Triad the Reader - JP WITKIN
Toujours dans sa série parisienne donc, cette image tient à la rencontre avec une autre femme, Pia, qu’il a trouvé parfaite. Witkin raconte que le serpent lui a coûté 600 euros, et que la jeune fille en était phobique, d’où la tension sur son visage. 

THE PARIS TRIAD - DEATH IS LIKE LUNCH : IT’S COMING /// PARIS /// 2011
The Paris Triad Death is like...It's coming - JP WITKIN
«Il y a un lien entre l’amour et la mort» : la femme est véritablement la mère de l’enfant, qui symboliquement la voit donc mourir. Il semble d’ailleurs le comprendre, Witkin l’ayant saisi dans un moment de grande colère. Dans cette image, tout se joue dans les jeux d’ombre et de lumière.

LEDA GIVING HER LOVER A CONDOM /// NEW MEXICO /// 2011 
Leda giving her lover a candom - JP WITKIN
«Accepter l’erreur» : entre le bec de l’oie et la hanche de la jeune femme, on aperçoit une main, celle de son assistante, qui maintenait le linge. Witkin raconte avoir pris soin à ce qu’on ne la voit pas, mais qu’elle est apparue tout de même. La conjonction des éléments de cette représentation mythologique tient également à une série de coïncidences : la rencontre de cette femme très grande et le don de deux oies, dans sa maison du Nouveau-Mexique

GOOD AMERICANS, WHEN THEY DIE, GO TO PARIS /// BOGOTA /// 2011
Good Americans - JP WITKIN
«Une vierge très sympathique». Il s’agit de la toute dernière image de Witkin, prise à Bogota, en Colombie. La «vierge très sympathique» est une actrice colombienne, qui a été la modèle de Witkin à plusieurs reprises et qui représente ici une prostituée à forte personnalité, cliché parisien par excellence. 
 «Dans mon travail récent, la recherche est pleine d’espoir, d’espoir en la culture d’Europe et d’aujourd’hui». Voilà ce semblent dire les dernières clichés de l’artiste : une légèreté plus grande. Néanmoins, Joel-Peter Witkin semble loin d’avoir fini son oeuvre. Il n’est pas encore l’heure des conclusions. Pour l’instant, nous vous transmettons la petite annonce qu’il a glissé en fin de conférence, pour signifier son désir de rester à Paris quelques mois : «Si quelqu’un à un château où je pourrais m’installer pour quelques mois, je suis preneur !»

Lucille Dupré







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