28.4.12

L’art de la «niya»

La trajectoire artistique de Hamsi Boubekeur laisse transparaître l’image d’un artiste qui cultive le sens de la diversité et du renouvellement. Il compose. Il chante. Il écrit des contes. Et, depuis plus de dix années, il peint. Dessine. Trace. Utilise divers matériaux sur une multiplicité de supports.
Son intérêt pour la chose artistique commence très tôt. A Béjaïa, sa ville natale, il fréquente le conservatoire de musique dirigé par maître Cheikh El Béjaoui, chantre de la musique arabo-andalouse. C’est à Alger où il poursuit ses études secondaires qu’il découvre le chant polyphonique. 
En 1979, Hamsi Boubekeur est alors âgé de 27 ans. Sa fibre d’homme libre dans une société qui contrôle, musèle, interdit, emprisonne, le contraint à prendre le chemin de l’exil. C’est d’abord à Paris qu’il se pose pendant quelques mois pour s’installer plus tard à Bruxelles.
C’est en tant que chanteur-compositeur que Hamsi Boubekeur entame son parcours artistique. Sa musique se présente comme une alchimie de mélodies issues de sa terre natale et de notes musicales occidentales. Le mandole, la guitare électrique, le bendir, la batterie, la derbouka, le saxophone, la ghaïta, le synthétiseur, se mêlent et s’entremêlent afin de donner naissance à une mélodie harmonieuse caractérisée par une touche d’originalité.
De ses chants, se dégagent avant tout une forte odeur de liberté, d’espoir et bien d’autres valeurs humaines qu’il porte haut et fort. En sus de ses productions discographiques (en 45 et 33 tours…), il devient auteur de musiques de génériques de films, signant notamment celle du documentaire «Kateb Yacine : l’amour et la révolution» du réalisateur Kamel Dehane. Avide d’explorer, d’expérimenter et d’innover, Hamsi B. se lance dans la production de contes pour enfants et réalise un livret 45 tours au profit de l’Unicef, «Si tu veux la Paix, prépare l’enfance», ainsi qu’un livre-cassette intitulé : «Contes berbères de Kabylie». En 1988, par le fruit d’un pur hasard, il se verse dans le champ de la peinture de style naïf (d’où notre titre, L’art de la «niya», soit de la naïveté).
Il expose dans plusieurs pays et obtient, en 1989, le premier prix du concours international organisé par le Musée d’art naïf de Lasne (Belgique). Dans son vaste appartement qui lui sert aussi d’atelier, une multitude de tableaux, d’assiettes peintes à froid sur céramique, de miroirs et de panneaux de bois décorés, recouvre son espace mural. Doucement, lentement, l’œil se laisse bercer par le souffle du cœur qui transporte dans un ailleurs que le peintre se représente lumineux et chaleureux. Et voilà que le regard se laisse éblouir par cette peinture figurative du détail, de la minutie, de la simplicité, de la spontanéité.
Une représentation picturale qui célèbre la vie dans ses facettes multiples et met en perspective des motifs inspirés de l’art pictural berbéro-kabyle. Alors que l’œil poursuit le cours de sa contemplation à l’intérieur d’un monde sublimé, une kyrielle de portes multicolores ouvrent sur des paysages et des scènes de vie quotidienne d’un espace géographique bien déterminé : la Kabylie natale du peintre.
Ce pays qui brille par ses couleurs chaudes et éclatantes où dominent le rouge, le jaune, le vert… Et voilà que le regard est propulsé au cœur du soleil, de la chaleur et des symboles de l’Algérie. Son Algérie ! Celle qu’il a forgée au fil des jours et des heures dans les méandres de son exil créateur.
Incontestablement, la peinture de Hamsi Boubekeur évoque la fête, la joie de vivre, la nature, la vie rurale, l’entraide, la solidarité, la générosité. Le pinceau à la main, l’imaginaire en mouvement, il fait appel à ses souvenirs d’enfance afin d’apaiser la douleur et la nostalgie qui étreignent son cœur. Le palmier. L’olivier. Le cactus. Les villages nichés dans les interstices des montagnes. Les marchés. Les places animées par les hommes. La mer. Les arbres en fleurs. Des hommes. Des femmes. Des enfants vêtus de vertus retournent la terre de leurs mains belles et nobles. En les peignant, le peintre les immortalise. Et les offre à notre regard dans la beauté de son geste créateur.
De Bruxelles, l’artiste reconstitue les merveilleux et fascinants visages de l’Algérie. Au cœur de son exil, il tait sa douleur et sa nostalgie par un, deux, trois… coups de pinceau. Le geste créateur ! Le geste salvateur ! Et la création d’un tableau. Naissance d’une foule de personnages. Des histoires en suspens qui n’ont qu’un seul désir : venir au monde et graver leurs récits sur les deux rives de la Méditerranée, ce pont qui lie et relie les uns aux autres et qui vient nous rappeler que la vie est un éternel va-et-vient des humanités et des cultures. Et l’artiste donne libre cours à son instinct créateur. Et sa trajectoire artistique poursuit son cours.
Dans les années 1995-1996, Hamsi Boubekeur crée l’association «Afous» (la main, en berbère), dans le cadre du projet «Les Mains de l’espoir» qui a reçu, en 2000, le label «Action phare pour la culture de la paix» de l’Unesco. Au fil des ans, cette initiative en faveur de la paix dans le monde a pris une ampleur internationale. Depuis le premier atelier, organisé en décembre 1995 à Molenbeek (Bruxelles), «La Ronde de l’espoir», rebaptisée plus tard «La Ronde universelle» a fait du chemin, sillonnant les communes bruxelloises, la Flandre, la Wallonie puis bien d’autres pays : France, Bosnie, Algérie, Hollande, Allemagne, Sénégal… Durant ces ateliers, les participant(e)s étaient invité(e)s à dessiner l’empreinte de leur main sur une feuille et à l’agrémenter librement d’un dessin et/ou d’un message de paix. Cette action à visée humaniste a obtenu le soutien et l’adhésion d’un grand nombre de personnalités de par le monde, telles que l’Abbé Pierre, Yasser Arafat…
En 1998, Hamsi Boubekeur est sollicité par les autorités belges pour décorer la station de métro Lemonnier à Bruxelles. Le peintre s’inspire du projet «Les Mains de l’espoir» et réalise une œuvre qui se décline sous la forme d’une quarantaine de mains qu’il peint sur des panneaux de multiplex marins qu’il coordonne en trois ensembles de cinq mètres de haut accrochés sur les murs des quais du métro. En décembre 1999, la station Lemonnier, ornementée de ces mains, symboles de métissage et porteuses d’un message de paix, est inaugurée en la présence de hautes personnalités belges et algériennes. En 2007, des travaux de réfection s’imposent. Les panneaux de bois plaqués sur les murs en ciment sont remplacés par des tôles émaillées. Mais avant d’être sérigraphiées, les mains sont dessinées à l’encre de Chine et ornementées de motifs inspirés de l’art pictural berbère auxquels viennent s’ajouter des dessins créés par le peintre. Ainsi, «une trentaine d’œuvres ont été combinées, reproduites, agrandies dans seize dimensions différentes». Le résultat est impressionnant. Au total, trois cents panneaux ont été produits et recouvrent les murs du métro Lemonnier que Hamsi Boubekeur rêve de rebaptiser «la station du bien-être». L’inauguration de la nouvelle décoration de la station de métro a eu lieu en avril 2009. L’histoire de ce remodelage et de cette transformation a été filmée par Yves Gervais et Stéphanie Meyer à travers leur documentaire «Une Empreinte de la vie» (Belgique, 2009, 42’).
En 2005, Hamsi Boubekeur se lance dans la réalisation de bannières, nouvelles créations qu’il intitule «Paroles tissées». Ces pièces se déclinent sous forme de longues bandes de papier ornementées de motifs et de dessins géométriques, alternant entre les couleurs et le noir et blanc et toujours inspirés du patrimoine pictural berbère que le peintre, devenu graphiste, reconfigure au gré de son inspiration et de son imagination. Réalisées à l’acrylique sur du papier spécial, ces longues bandes, qui ne dépassent pas 53 cm en largeur, dénotent l’existence chez le peintre d’une ouverture et d’une volonté d’innover et de renouveler son art, tant sur le plan de la forme et du contenu que des supports.
En octobre 2009, à Bruxelles, Hamsi Boubekeur se voit promu Officier de l’Ordre de la Couronne pour l’ensemble de son œuvre, une distinction élevée en Belgique.
C’est pour la première fois qu’il expose en Algérie, son pays natal. A ce sujet, l’artiste ne cache pas son immense joie car «ce sera la première fois que le public algérien, qui me suit via la presse, découvrira mes œuvres in situ», affirme-t-il. Bienvenue à toi,l’artiste !                  
 
CITATIONS DE HAMSI BOUBEKEUR : «ALLER VERS LES AUTRES»
- «Je pense que la vie est là, en face et qu’il ne faut pas être pessimiste. Toute cette vie, toutes ces couleurs, j’ai envie qu’elles sortent de mes œuvres et qu’elles se déversent dans les corps des gens. Dans leur esprit. Dans leur cœur...»  
- «En fait, j'ai cherché à ''poursuivre'' le travail des artisans en lui donnant une dimension supplémentaire, une destinée nouvelle, bref, un avenir. Aussi, la reprise des motifs traditionnels n’est-elle nullement passive : elle se double d’une réinterprétation constante, qui donne lieu à la création de variantes imprévues.»  
- «Cette tendance à la diversification des supports et des matériaux remonte à la période de mon enfance. Je me souviens que lorsque j’étais petit, à l’école, j’aimais beaucoup écrire à la plume. Dans le quartier où je vivais à Béjaïa, en face de notre maison, il y avait une menuiserie et de temps en temps je fabriquais des petits objets en bois. Et, bien évidemment, il y a le souvenir de la calebasse que j’utilise depuis quelques années comme support pour peindre. Dans mon enfance, il m’arrivait de battre le lait dans ce récipient pour obtenir du petit-lait et du beurre. Je pense que je puise dans tous ces souvenirs au moment où je dois déterminer le choix des thèmes et notamment des matériaux.»
- «C’est dans la différence que l’on apprend à mieux se connaître et à découvrir la richesse des autres. Mon public est international, car j’ai veillé à ce qu’il le soit dès le début de ma trajectoire artistique. Je suis parfaitement en accord avec le poète libanais Khalil Djibran, lorsqu’il affirme que ''la terre est ma patrie et l’univers ma famille''. Il est important d’aller vers les autres car, de mon point de vue, c’est là que réside l’universalité.»
par: NADIA AGSOUS


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