8.4.12

Les Chinois explosent l'art

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Une peinture impériale chinoise a été mise en vente il y a peu chez Sotheby's, à Hongkong. Les enchères progressent par paliers. Elles ont atteint la somme confortable de 2,5 millions de dollars de Hongkong (près de 250 000 euros) quand Kevin Ching, responsable de Sotheby's, entend son client de Chine continentale, qu'il a au téléphone, proposer plusieurs millions de plus. D'un seul coup. Il s'assure auprès de son interlocuteur qu'il a bien entendu. Puis, un peu embarrassé, transmet l'ordre au commissaire-priseur. "Il faut en passer par là. Les Chinois sont en train de grandir et de devenir riches. Ça fait partie du processus", commente cet ancien avocat d'affaires qui a travaillé dans le secteur du luxe. Il ajoute : "On a des clients exubérants. Ils peuvent être très impatients. Même lors d'une vente aux enchères, ils ne veulent pas perdre leur temps."


Dans ce domaine comme dans d'autres, les Chinois sont en train de redessiner le planisphère. Selon Artprice, spécialiste de la cotation du marché de l'art, le volume des ventes aux enchères publiques sur leur territoire, dans le seul domaine des beaux-arts, a explosé en dix ans à peine pour atteindre 41 % du marché mondial en 2011. Soit le premier de la planète.

Quand une vente d'art chinois a lieu à Hongkong, Londres et Paris, places fortes du marché, la salle est pleine... de Chinois. Ils sont très présents, aussi, lors de ventes de montres, de bijoux et même de vin. Une petite révolution est en marche. "C'est l'événement majeur du marché de l'art depuis vingt ans. On est passé d'un tête-à-tête entre les Etats-Unis et l'Europe à un marché à trois, et donc à un marché mondial", confirme Guillaume Cerutti, PDG de Sotheby's France.

En 2011, deux artistes chinois occupent la tête du palmarès annuel des ventes aux enchères, établi par Artprice : 400 millions d'euros pour Zhang Daqian (1899-1983), un prodige de la peinture traditionnelle et faussaire hors pair des dynasties anciennes qui a passé sa vie en exil ; 350 millions pour Qi Baishi (1864-1957), un peintre à l'encre adoubé par les dirigeants communistes. Ce tandem relègue Andy Warhol à la troisième place. Le quatrième ? Picasso, treize fois numéro un du classement en quatorze ans.

Prenons maintenant les dix oeuvres d'artistes vivants les plus chères de 2011. On trouve trois Chinois à côté du Britannique Damien Hirst ou de l'Américain Jeff Koons. Il y a le peintre traditionnel Cui Ruzhuo - 16 millions de dollars chez Christie's Hongkong pour une oeuvre à l'encre en huit rouleaux réalisée... quelques mois auparavant. Il est suivi par deux stars de l'art contemporain, Zhang Xiaogang et Zeng Fengzhi.

Si le marché de l'art explose en Chine, c'est d'abord parce que le pays compte de plus en plus de millionnaires en dollars - 1,1 million en 2011 (3e rang mondial), d'après le Boston Consulting Group. L'émergence des Chinois pose un défi à Christie's et Sotheby's, qui, depuis des décennies, dominent le marché mondial. C'est aussi une aubaine. Ces deux maisons anglo-saxonnes n'ont pas le droit d'organiser des ventes en Chine populaire, mais elles règnent en maîtres à Hongkong, devenue une plate-forme de premier ordre pour l'art chinois : les clients de Chine continentale absorbent aujourd'hui 40 % des ventes de Sotheby's Asie, dont Hongkong est le quartier général, contre 4 % il y a cinq ans à peine.

Christie's et Sotheby's se targuent d'une expertise et d'une autorité qui leur permettent de régner sur "tout ce qui est de première qualité dans l'art chinois", confirme Kevin Ching. Si ces deux maisons ne peuvent vendre en Chine, elles y présentent des objets et oeuvres d'art dans les plus grands hôtels de Shanghaï et de Pékin pour appâter les acheteurs. Avant de les vendre à Hongkong ou ailleurs. Sotheby's vient de montrer pour la première fois des objets à Chengdu. Elle rédige des sites Internet et des catalogues papier en mandarin. Christie's fait de même. "Depuis deux ans, nous avons un concierge chinois et des collaborateurs sinophones pour s'occuper de nos clients chinois quand ils viennent à Londres ou à New York, afin qu'ils se sentent pris en main", explique François Curiel, le président de Christie's à Hongkong.

L'engouement des Chinois fortunés pour leur art les fait évoluer vers d'autres univers : "C'est une réserve immense de collectionneurs, et donc d'acheteurs, poursuit M. Curiel. Ils découvrent en voyageant l'intérêt qu'ont porté à l'art les Rothschild, Pinault, Arnault, Rockefeller, les musées ou les fondations que ces derniers ont créés ou aidés. Ils feront pareil. Leur oeil se développe, ils s'intéresseront à l'art nouveau, à la photo, au mobilier design, puis à l'art contemporain européen et américain."

Quelques artistes contemporains chinois richissimes sont parmi les premiers à acheter de l'art occidental. L'un d'eux a récemment approché des galeries françaises avec l'idée de créer une collection qui retrace l'évolution de la peinture occidentale, du XIXe siècle au cubisme. A Hangzhou, au sud-ouest de Shanghaï, l'Académie des beaux-arts va accueillir une collection permanente d'objets et dessins de l'école allemande du Bauhaus, dans les années 1920-1930, acquise en 2011 pour 55 millions d'euros en Allemagne.

Le marché de l'art chinois est si vaste et riche qu'il est en plein boom à l'intérieur même du pays. Il capte des capitaux qui ne savent où se placer : la Bourse n'intéresse plus guère - l'indice de Shanghaï est au plus bas - et le marché immobilier s'est retourné.

Aussi sept des dix plus importantes maisons de ventes aux enchères du monde sont-elles localisées en Chine, avec des chiffres d'affaires qui volent de record en record. Si les vénérables Christie's et Sotheby's ont été créées au XVIIIe siècle, ces firmes chinoises sont récentes. La plus importante, Poly International Auction, date de 2005. Guardian Auctions, la plus ancienne, dont les bureaux se trouvent face à la gare de Pékin, a vu le jour... en 1993. Un an après son lancement, sa présidente, Wang Yannan, s'était rendue à New York avec l'idée d'attirer des acheteurs étrangers. Avant de comprendre que ses clients étaient en Chine... "On continue d'aller à l'étranger, mais pour chercher des oeuvres qu'on rapporte dans notre pays", dit-elle. C'est la mission principale des bureaux qu'ouvrent Guardian Auctions et Poly Auction dans les capitales occidentales - et à New York récemment.

Mais tout n'est pas rose. Les grandes ventes d'automne 2011 ont marqué un fléchissement : "C'est sain, confie Wang Yannan. Ça allait trop vite. Les résultats doublaient chaque année depuis cinq ans !" Il faudra aussi mettre de l'ordre sur le marché intérieur : les acquéreurs locaux ont la fâcheuse habitude de faire traîner le paiement après avoir porté une enchère gagnante - au point que Guardian impose désormais à ses acheteurs une caution équivalente à 100 000 euros.

Et puis les centaines de petites maisons de ventes qui ont ouvert en province n'ont pas de véritable responsabilité juridique et, à travers elles, pas mal de faux circulent. La corruption joue aussi son rôle : "Au lieu de donner de l'argent à un officiel, on offre une peinture traditionnelle ou une calligraphie qui se revendra très cher aux enchères", note un agent anglais d'origine chinoise basé à Shanghaï.

Le gigantesque marché chinois des enchères est très particulier : 70 % du chiffre d'affaires de Guardian provient de la peinture traditionnelle, c'est-à-dire les dessins à l'encre et la calligraphie sur papier de riz ou rouleaux. "Les gens qui ont un fort pouvoir d'achat sont nés dans les années 1950 et 1960 et sont familiers de ce genre d'oeuvres, mais cela changera", dit Wang Yannan. C'est une peinture à l'encre de Qi Baishi datant de 1946, Aigle sur pin, encadrée de deux rouleaux de calligraphie, qui, en 2011, a battu le record pour une oeuvre en Chine : 46 millions d'euros.

En revanche, la peinture à l'huile de type occidental ne représente que 10 % des ventes de Guardian. "L'art chinois contemporain qu'on connaît en Occident n'est que la partie visible de l'iceberg", confirme Hadrien de Montferrand, un ancien de la maison de ventes Artcurial installé à Pékin.

Dans la peinture "occidentalisée", les audaces de l'avant-garde coexistent avec un riche répertoire réaliste. "Il y a aujourd'hui en Chine l'équivalent de l'art pompier dans la France du XIXe siècle, poursuit Hadrien de Montferrand, comme si les Chinois étaient en train de traverser plusieurs époques en même temps." On pourrait citer les odalisques de Zhang Yibo, un néoréaliste de 46 ans, ou les peintures de Chen Yifei, le maître du "réalisme romantique", dont la cote est stratosphérique en Chine. Les peintres de l'exil, comme le Franco-Chinois Zao Wou-Ki, 92 ans, et ses paysages abstraits, sont eux aussi redécouverts, avec des prix fous.

Quant aux grandes vedettes de l'art contemporain qui s'exportent à Paris, New York ou Londres - Zhang Xiaogang ou Yue Minjun -, seule une toute petite fraction de leur travail se vend en Chine. Le krach de 2008, après trois ans de surchauffe intense où la cote des plus grands a été multipliée par cent, a fait le tri : "Les superstars se sont maintenues, les autres ont quelques invendus !", estime le galeriste Cheng Xindong, qui fut l'un des premiers passeurs de l'art contemporain chinois vers l'Occident après avoir découvert le milieu des galeries à Paris au début des années 1990.

Cet art contemporain qui s'est bien exporté est né, dans les années 1980, dans un village d'artistes aux portes de Pékin, Yuanmingyuan. Cheng Xindong y fréquente les peintres Fang Lijun et Yue Minjun, comme lui jeunes et sans le sou. Il apporte leurs toiles à Paris. Mais, en Chine, les expositions sont à cette époque quasi clandestines : les seuls acquéreurs sont des expatriés étrangers, et les toiles se vendent alors quelques milliers de dollars - elles en valent aujourd'hui des millions.

"Ces jeunes artistes étaient très idéalistes, ils pensaient à s'exprimer, pas à l'argent, explique Cheng Xindong. Avec la reconnaissance des Occidentaux, puis l'émergence de l'économie chinoise, l'entrée de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, les Jeux olympiques, tout cela les a propulsés au faîte du marché mondial."

L'âge d'or de l'art chinois n'est pas terminé, tant le réservoir d'artistes et de créativité est vaste. Mais ce marché est devenu "chaotique", déplore Cheng Xindong. Les musées publics n'achètent pas d'oeuvres de l'avant-garde car "tout le monde craint que ça ne soit pas politiquement correct". L'argent coule à flots, mais sans discernement. Les investisseurs ne voient que ce qui est en vogue - dernièrement, la peinture néoréaliste, qui a même fait son apparition chez Christie's et Sotheby's...

Le galeriste Hadrien de Montferrand, qui a vu partir en 2011 aux enchères le croquis d'une grande fresque réaliste de Yuan Yunsheng datant de 1979 qu'il comptait exposer, déplore qu'en Chine les étapes naturelles du marché de l'art soient escamotées. En principe, un galeriste repère un artiste, monte une exposition, publie un catalogue, des collectionneurs s'impliquent, des critiques jugent le travail, et enfin le musée apporte la consécration. "En Chine, on a l'impression que les oeuvres vont directement sous le marteau du commissaire-priseur."
Brice Pedroletti (Pékin, correspondant), avec Michel Guerrin

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