23.4.12

A Londres, la foire aux vanités de Damien Hirst

Damien Hirst est devenu célèbre pour une série d’œuvres faites à partir d’animaux morts. Ce requin-tigre immergé dans du formol est devenu l’œuvre emblématique de l’art britannique dans les années 1990.

La Tate Modern a réuni près de 70 œuvres du plus coté des artistes britanniques actuels. Mais ses recettes chic et choc semblent aujourd’hui éculées, et laissent apparaître un discours simpliste. 


Londres avait déjà sa grande roue sur la Tamise. Elle a désormais sa fête foraine : l’exposition de Damien Hirst à la Tate Modern. Ses attractions spectaculaires devraient divertir les foules à la veille des Jeux olympiques. 
On y trouve des baraques de monstres, en veux-tu en voilà. Ici, une tête de ruminant écorchée cernée par une nuée de mouches dans une odeur pestilentielle ; là, un requin-tigre, gueule ouverte rejouant Les Dents de la mer  ; plus loin, une vache et son veau coupés en deux, toutes tripes dehors. Il y a aussi un élevage de papillons exotiques, des cibles colorées géantes tournoyant au mur et une colombe, suspendue en plein vol, comme par magie. La visite s’achève, Angleterre oblige, par une version macabre des « joyaux de la Couronne » : un crâne serti de 8 601 vrais diamants dont le plus gros, au front, rappelle le Koh-i Nor des Windsor.
Tout cela relève-t-il de l’art ou du divertissement kitch pour touristes en mal de « Sensation », du nom de l’exposition de 1997 ayant propulsé Damien Hirst en tête des Young British Artists ? Longtemps, la star du marché de l’art a refusé de se voir consacrer une rétrospective par un musée.
Et l’on comprend ses réticences au terme du parcours, qui a exclu ses dernières peintures éreintées par la critique. Car une fois mis en place les quelques éléments de son vocabulaire, l’artiste se répète beaucoup. Damien Hirst décline, dans tous les sens du terme. Ce que le marché, avide de nouveautés, n’a pas manqué de sanctionner, en laissant s’effondrer sa cote de 68 % de 2008 à 2010, et en le reléguant, selon Art Price, à la 98e  place du classement mondial des artistes contemporains.

Art en séries

Illustration avec ses armoires à pharmacie dont l’exposition rassemble pas moins d’une quinzaine d’exemplaires. La première intitulée Sinner  (« Pécheur ») a été créée par l’artiste à 23 ans alors qu’il étudiait au Goldsmiths College de Londres. Il y a disposé sur des étagères, derrière des portes transparentes, tous les médicaments que lui avait confiés sa grand-mère, juste avant de mourir. Un portrait chimique de son aïeule, réactivant sur un mode contemporain l’antique tradition des portraits funéraires du Fayoum.
 « C’est la première œuvre dont j’ai été vraiment satisfait »,  confie Damien Hirst, qui s’est donc empressé de la reproduire. Dès 1989, il crée douze nouvelles armoires à pharmacie, portant chacune un titre de l’album Never Mind the Bollocks  des Sex Pistols. 
Puis, comme la recette marche, il en livre en 2002 une version chic et décorative pour intérieur de businessman, sur le thème des quatre saisons emprunté à l’art classique. Quatre « tableaux » de 3 mètres de long qui présentent des fac-similés de pilules alignées dans une dominante de couleurs : pastel pour le printemps, vive pour l’été, rougeoyante pour l’automne et froide pour l’hiver, le tout sur fond de miroir reflétant le visage du spectateur, convié à méditer ainsi sur le passage du temps… Bingo : l’un d’eux, Lullaby Spring  (« Berceuse de printemps »), s’est vendu en 2007 à Londres plus de 17 millions de dollars, devenant la troisième œuvre d’art contemporain la plus chère au monde !

Utiliser les ressorts du marché de l’art

Damien Hirst, qui a travaillé dans sa jeunesse pour le galeriste Anthony d’Offay, a très vite compris les ressorts du marché. Et a su jouer d’une pincée de scandale avec ses cadavres d’animaux, enveloppés dans une esthétique minimaliste léchée et des couleurs pimpantes, pour séduire les collectionneurs. Dérivées de ces armoires à pharmacie, ses Spots Paintings  déploient ainsi sur les murs de la Tate Modern des rangées de pois aux teintes vives.
À la platitude décorative s’ajoutent les titres aux relents médicamenteux (Ventolin , Aprotinin , etc.). La peinture peut-elle apaiser les hommes aussi bien que la science ou que la croyance en Dieu, s’interroge l’artiste. La question revient au fil de ses formes qui plagient l’art religieux, comme en quête d’un supplément d’âme. Des tableaux en ailes de papillons évoquent les vitraux ou les mandalas bouddhiques, sans oublier l’envol final d’une colombe digne du Saint-Esprit !

Simpliste et clinquant

L’ennui est que la plupart des œuvres offrent un discours très simpliste. Un cendrier géant, intitulé Crematorium , est censé évoquer la brièveté de l’existence. Les diamants fichés dans un crâne, l’aspiration de tout homme à une forme d’éternité. L’élevage de papillons vivants, piégés dans la salle voisine sur de jolies toiles monochromes, rappelle que tout passe en ce bas monde et se métamorphose.
On comprend que de telles Vanités recyclant les symboles classiques du genre (le crâne, la fumée, le papillon, les pierres précieuses, etc.) aient séduit nombre de riches collectionneurs, comme jadis les marchands et banquiers du Siècle d’or hollandais. Las, les créations récentes qui virent ostensiblement au clinquant finissent par dévoiler les ressorts mercantiles de l’œuvre. Si Damien Hirst a au moins un mérite, c’est d’assumer cette réalité !
Jusqu’au 9 septembre. Rens. : www.tate.org.uk
SABINE GIGNOUX envoyée spéciale à Londres

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Pour vous aider à publier votre message, voici la marche à suivre:
1) écrivez votre texte dans le formulaire de saisie ci-dessus
2)Si vous avez un compte, identifiez-vous dans la liste déroulante Commentaire sinon veuillez saisir votre nom ou pseudo
3)Vous pouvez en cliquant sur le lien S'abonner par e-mail être assuré d'être avisé en cas d'une réponse
4)Cliquer sur Publier enfin.
Le message sera publié après modération voila c'est fait et un gros merci car vos mots m'encouragent à continuer l'aventure de ce blog

blogger