25.9.12

A pas feutrés dans les palettes«Bluette» (2006), d'Ann Veronica Janssens. - Courtesy Air de Paris Photo J.P.Planchon

«Bluette» (2006), d'Ann Veronica Janssens. - Courtesy Air de Paris Photo J.P.Planchon
Arts . Dans l’Hérault, l’exposition «Marcher dans la couleur» réunit les œuvres d’artistes internationaux sur les thèmes de la perception sensorielle et du mouvement.


Le titre est emprunté au critique Georges Didi-Huberman, dans son récent livre sur James Turrell (1). Juste retour de choses, Didi-Huberman empruntera à Aby Warburg l’intitulé «Histoires de fantômes pour grandes personnes» au Fresnoy, à Tourcoing (Nord) à partir du 5 octobre.
«Marcher» : chercher la direction, aller quelque part ou nulle part en faisant des ronds (les cent pas) et finir par délimiter quelque chose (territoire). «La couleur» : chose mentale, immatérielle, faite du rapprochement hasardeux de notre rétine avec des fréquences diverses d’ondes lumineuses. Purement subjective, comme le savent les daltoniens et votre chien. D’habitude, on dit plutôt «marcher dans la lumière», histoire de ciel et de divinité. Au sol des cathédrales, il arrive qu’on marche dans l’une et l’autre.
Puits. Au musée régional d’art contemporain (Mrac) de Sérignan, près de Béziers dans l’Hérault (lire ci-contre), on met parfois les pieds sur ou dans la couleur, mais le plus souvent on devient couleur, ce qui est plus intéressant encore. Les œuvres de Daniel Buren, Ann Veronica Janssens, Mai-Thu Perret, Veit Stratmann, James Turrell, Felice Varini et Jessica Warboys présentent un éventail de cas qui tous ressortissent encore à la peinture, usage de la couleur oblige (on dit ça pour les frileux).
L’entrée du musée a été visuellement restructurée par Felice Varini, qui travaille sur la forme et le point de vue. Les fragments rouges peints au plafond, sur les murs et dans le puits de lumière du hall produisent différentes géométries, selon l’endroit où l’on se place. Le visiteur est donc soumis à l’œuvre, qui littéralement le «fait marcher» et met son corps en jeu. Autre œuvre inscrite dans le bâtiment, Rotation, de Daniel Buren, qui date de l’ouverture du nouveau musée en 2006 et en révèle l’architecture interne. Toutes les vitres portent un même motif qui strie sols et murs, et se marie même étonnamment avec une autre œuvre, Un sol parisien, de Veit Stratmann, série de rectangles de moquettes de diverses teintes, disposés en damier dans un couloir anglé, jointés par des cornières en aluminium. L’installation est telle que le visiteur choisit dans quelle couleur marcher et se refaire les angoisses rituelles de l’enfant qui suit les bordures des pavés, ou y trace des parcours obligés.
Franchir ou ne pas franchir, mourir ou rester, telle est l’alternative fantasmée. Un sol parisien est en outre orienté nord-sud et est-ouest, en dépit de la position du musée : il donne ainsi l’impression d’avoir existé de toute éternité, avant même la construction du lieu qui l’accueille. Dernière œuvre à faire se mouvoir le visiteur, We, de Mai-Thu Perret, se présente sous la forme d’une spirale géante à angles droits, sorte de boudin-labyrinthe posé au sol. La structure en bois, recouverte de tissu imprimé à losanges verts et gris, se parcourt comme un bosquet imaginaire.
Consistance. Chez d’autres artistes, l’expérience est moins celle du déplacement et de la subjectivité que de la présence et, pour reprendre le terme utilisé par Didi-Huberman dans son étude sur Turrell, de la chôra, «expérience où la matière à voir se réduit jusqu’à n’être que l’évidence lumineuse du lieu en tant que déserté». Description très appropriée pour le Red Eye (1992) de James Turrell ici recréé. Au terme d’un long couloir sombre, on entre dans une boîte noire où l’on ne voit d’abord rien. Puis, l’œil s’habituant, on aperçoit une sorte de matière brumeuse rouge, flottant en avant d’un grand cadre et bordée d’une bande bleue sur sa droite. Est-ce un trou dans le mur, un écran, qu’est-ce que cette couleur devant nous, dont la consistance semble changer selon le temps de vision ? Question de la limite : c’est notre perception ici qui est le matériau de l’œuvre.
Idem en moins secret chez la précurseur de la sculpture lumineuse, Ann Veronica Janssens, qui se joue de la présence/absence avec sa Bluette dans la brume et son Scrub Color 2 rétinien. Quant à Jessica Warboys, la cadette (née en 1977), ses toiles aux pigments trempés dans la mer sont accrochées de façon à toucher le sol. La couleur n’est plus posée sur l’image: au contraire, elle sourd du lieu même, du regardeur. L’image n’est plus.
(1) «L’Homme qui marchait dans la couleur», 2001, 96 pp., 10,50 €, Editions de Minuit.
Marcher dans la couleur Musée régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon, 146, avenue de la Plage, Sérignan (34). Jusqu’au 28 octobre. Rens. : mrac.languedocroussillon.fr
 Par ERIC LORET Envoyé spécial à Sérignan

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